Longtemps considérée comme une perte, voire un désastre, pour l’Afrique, et parfois associée à une « fuite des cerveaux », la diaspora africaine se révèle, au contraire, être un puissant vecteur de développement pour le continent. Cela sur plusieurs fronts, y compris dans le cas des expatriés préalablement « bien » formés en Afrique. Mais elle pourrait être encore plus décisive, tant son potentiel est immense.

Pour ce faire, certains leviers bien connus comme les transferts financiers personnels vers l’Afrique, doivent être redynamisés. D’autres, sous-estimés et sous-exploités, voire méconnus, doivent être activés.

Dynamique de la diaspora africaine en Europe et aux États-Unis

L’accélération de la mondialisation, depuis le début des années 1990, s’est accompagnée d’une forte émigration depuis l’Afrique vers les pays développés d’Europe et d’Amérique. Dans ces derniers, la diaspora africaine (les personnes nées en Afrique et vivant en dehors du continent) a plus que doublé, passant de 5,2 millions en 1990 à 13,6 millions en 2019.

Cette dynamique est soutenue par une impressionnante émigration de personnes qualifiées (ayant une éducation universitaire), qui a quasiment quadruplé en deux décennies. La diaspora africaine qualifiée vivant dans les pays développés de l’OCDE est passée de 1,3 million de personnes en 1990 à 5,2 millions en 2010.

Il en résulte une forte proportion de diaspora africaine qualifiée dans ces pays par rapport à la population de même niveau d’éducation dans les pays d’origine. Pour certains pays africains comme l’Angola, le Cameroun, le Ghana, le Libéria et le Sénégal, le taux de diaspora qualifiée dans les pays développés de l’OCDE dépassait les 20 % en 2010 voire les 40 % pour d’autres comme la Guinée équatoriale, la Sierra Leone, l’Érythrée et la Mauritanie.

Impact de la diaspora sur les économies africaines : un débat de longue date

Bien que la diaspora africaine en Europe et en Amérique du Nord représente une faible part de la population totale de l’Afrique (1,05 % en 2019 contre 0,83 % en 1990) et 34,3 % de la diaspora totale des pays africains, la question de son impact sur les économies africaines provoque de vifs débats.

Les oppositions théoriques trouvent leur racine dans l’ampleur de l’émigration qualifiée qui forme cette diaspora.

En effet, dans un contexte de manque criant de capital humain qualifié pour l’Afrique, l’exode des Africains – en particulier les plus qualifiés – vers les pays développés est perçu par beaucoup d’économistes comme une « fuite des cerveaux » aux conséquences fâcheuses pour le développement du continent.

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L’argument qui sous-tend cette position porte principalement sur le double coût économique subi par les économies des pays d’origine : celui lié à l’investissement dans la formation de l’émigrant d’une part, et celui des points de croissance perdus du fait de sa non-participation directe à l’activité économique, d’autre part.

Quoiqu’intéressante, une telle analyse semble partielle, voire partiale. Elle passe sous silence la problématique de l’inadéquation de l’éducation, et donc du capital humain, avec les besoins réels de l’économie. Les domaines clés de l’économie des pays d’origine de la majeure partie des émigrants africains qualifiés sont peu ou mal ciblés par les systèmes éducatifs. Il en résulte un faible taux d’employabilité.

En effet, dans la plupart les pays africains, le taux de sous-emploi chez les jeunes est très élevé, y compris chez les plus qualifiés. Dans ces conditions, il est improbable que l’émigration qualifiée soit économiquement coûteuse pour les pays concernés. La théorie de la « fuite des cerveaux » occulte également plusieurs mécanismes vertueux qui font de la diaspora africaine un accélérateur de développement pour le continent, que les données et études empiriques récentes mettent en lumière.

Dans la mesure où le cordon ombilical n’est pas rompu entre l’Afrique et sa diaspora, encore moins dans un contexte de mondialisation, les Africains de la diaspora entretiennent divers rapports économiques, financiers, politiques et technologiques avec leurs pays d’origine. Les études empiriques (voir entre autres Gnimassoun et Anyanwu, 2019, et Coulibaly et Omgba, 2021) montrent que ces liens sont bénéfiques pour l’Afrique à plusieurs égards.

Une source importante de transferts financiers

L’importance des transferts de fonds de la diaspora pour l’Afrique est désormais bien documentée. Ceux-ci ont considérablement augmenté depuis 1990 et ont dépassé les flux d’aide publique au développement (APD) depuis la crise financière de 2007.

Selon les données de la Banque mondiale, les flux financiers de la diaspora comptent pour 3,5 % du produit intérieur brut (PIB) de l’Afrique en 2019 alors que l’APD ne représente que 2,2 % du PIB.

Outre leur importance, les envois de fonds de la diaspora ont la vertu de la stabilité, comparés à l’APD. Ainsi, au cours des 40 dernières années, ces flux financiers ont été 45 % moins volatils que l’APD. La diaspora apparaît donc comme une source de financement importante et potentiellement plus sûre pour les pays africains. Et si ces flux financiers n’étaient que la partie émergée de l’iceberg ?

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Un catalyseur dans l’amélioration de la qualité des institutions

Avec le vent de la démocratisation des années 1990, la diaspora a joué un rôle déterminant dans l’amélioration du cadre institutionnel de nombreux pays africains. En effet, les Africains de la diaspora ont souvent à cœur de s’inspirer des modèles institutionnels qui marchent ailleurs pour améliorer ceux de leur pays d’origine, en tenant compte des réalités locales.

Cela s’opère soit via un retour dans les pays d’origine, soit via la formation et le financement des réseaux de relais locaux tels que la société civile et les partis politiques. Dans leur étude, Dramane Coulibaly et Luc-Désiré Omgba montrent que dans plusieurs pays africains comme le Mali, la diaspora a joué un rôle majeur dans l’émergence et le développement d’une société civile indépendante capable d’opérer des changements institutionnels favorables au renforcement de la démocratie.

Un vecteur d’amélioration du capital humain et de la productivité globale

La diaspora – en particulier la plus qualifiée –, contribue à l’amélioration du capital humain de son pays d’origine lorsqu’elle est impliquée dans des réseaux de formation, de recherche et d’innovation en lien avec lui.

Par ailleurs, à travers sa participation à des réseaux scientifiques et commerciaux, elle contribue significativement aux transferts de technologies vers l’Afrique. Elle joue donc un rôle clé dans l’amélioration de la productivité globale du continent.

Malgré les effets positifs sus-cités, l’impact de la diaspora africaine est bien en deçà de son potentiel. L’Afrique pourrait, et devrait, davantage prendre appui sur elle pour relever les défis de son développement.

Optimiser l’impact positif de la diaspora africaine

L’activation de plusieurs leviers inclusifs permettrait à la diaspora africaine de plus contribuer au développement du continent. Les mesures ci-dessous pourraient fortement y contribuer.

  • L’institution d’une saison annuelle de la diaspora africaine

Afin de permettre un brassage efficace et productif entre l’Afrique et sa diaspora, il convient d’aller au-delà des réseaux traditionnels d’interaction à impact limité (conférences, colloques, séminaires, consultations, etc.) pour instituer une saison annuelle de la diaspora.

Avec pour vocation le partage de connaissance et d’expérience, un tel espace permettrait de concilier les offres de la diaspora avec les besoins réels de développement en Afrique. Il permettrait également de développer des initiatives et partenariats privés propices à l’émergence et au développement d’entreprises prospères.

Cet appel à la diaspora devrait donc viser les domaines dans lesquels sa valeur ajoutée est maximale pour l’Afrique, tels que le capital humain (santé, éducation), l’agriculture et l’agro-industrie, les technologies numériques et la transition écologique. Un tel projet pourrait être porté par les institutions africaines avec l’appui des États.

  • La promotion des « Diaspora bonds » pour briser une spirale de la dette insoutenable
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Les États africains manquent de gros moyens financiers pour assurer la fourniture des infrastructures de base (transport, énergie, santé, éducation) sur l’ensemble de leur territoire, ce qui nuit énormément à la productivité du capital.

Le recours à la dette extérieure pour pallier le manque de ressources internes se révèle souvent être un « serpent qui se mord la queue » en raison des taux d’emprunt très élevés (6 à 10 %) sur les marchés mondiaux alors que la croissance économique des pays reste fortement instable.

Il en résulte que ces pays sont souvent confrontés à un endettement insoutenable c’est-à-dire une dette qui ne crée pas les conditions de son remboursement. Des taux d’intérêt trop élevés sur la dette et une croissance économique instable et insuffisamment robuste en sont les principales causes.

Les « Diaspora bonds » – titres d’emprunt obligataire émis par les États en vue de mobiliser l’épargne de la diaspora – apparaissent comme un instrument susceptible de soulager les contraintes de financement des États africains. Ce mécanisme a d’ailleurs déjà prouvé son potentiel, comme en Israël ou en Éthiopie. La diaspora africaine est déjà un vecteur de développement local fort. Elle pourrait prendre bien plus d’ampleur encore.

En effet, la diaspora africaine contribue à l’offre d’épargne mondiale et a une bonne perception du risque en Afrique. La rémunération de l’épargne étant relativement plus faible dans les pays industrialisés (moins de 2 % pour certains instruments financiers comme le livret A en France), les « Diaspora bonds » pourraient s’avérer très attractifs pour les Africains émigrés hors de leur continent d’origine.

Ils contribueraient ainsi à rendre la dette publique de l’Afrique plus viable à long terme. Un tel mécanisme pourrait aussi être mobilisé pour financer l’activité privée via la saison annuelle de la diaspora africaine et les partenariats privés qu’elle ferait naître.

Blaise Gnimassoun, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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