Les premiers sondages d’opinion sont apparus au début du XIXe siècle aux États-Unis. Mais c’est surtout grâce à George Gallup, statisticien américain, que le sondage d’opinion a connu une ascension rapide dans le monde. Lors des élections présidentielles américaines de 1936, il prédit la victoire du démocrate Franklin Delano Roosevelt face au républicain Alfred Landon. Gallup ne se trompe pas avec un échantillon représentatif de 50 000 individus alors que le magazine Literary Digest s’est trompé en interrogeant 10 millions de lecteurs. Pourtant, les différences dans ces résultats peuvent être expliquées par l’utilisation de ce qu’on appelle, en théorie des sondages, les techniques d’échantillonnage. Au fait, que signifie un sondage d’opinion ? En termes simples, un sondage d’opinion consiste à recueillir l’opinion d’une population sur un sujet particulier. Autrement dit, c’est une enquête qui vise à interroger les gens sur ce qu’ils pensent d’un thème ou d’une question. De nos jours, l’intérêt des sondages ne peut pas être démenti. Les enjeux qu’il représente font de lui un outil de plus en plus convoité. Malgré les critiques dont il fait l’objet, le sondage d’opinion est apparu comme un instrument incontournable de mesure et d’expression de l’opinion publique.

Le sondage comme technique statistique fiable malgré plusieurs critiques

Sans doute, la production et la mesure de données d’opinion ne sont pas une chose aisée. Inférer à une population entière le résultat de l’enquête d’opinion d’une sous partie de la population n’est pas toujours sans risque. Pourtant, un sondage qui repose sur une démarche scientifique reconnue donne a priori des résultats proches de la réalité. En théorie des sondages, deux techniques d’échantillonnage sont reconnues par la communauté scientifique. Il y a, d’une part, l’échantillonnage aléatoire (probabiliste) où tout individu de la population étudiée a une probabilité connue, non nulle de faire partie de l’échantillon. Cette technique permet d’avoir des échantillons dits représentatifs de la population : c’est la théorie des sondages dans le sens académique du terme. Il y a, d’autre part, l’échantillonnage non aléatoire (non probabiliste) dont sa construction suit un choix raisonné. La méthode des quotas est aujourd’hui la technique d’échantillonnage non aléatoire la plus utilisée et connue en raison de sa commodité et de sa simplicité dans la mise en œuvre ainsi que de son faible coût, comparée aux techniques aléatoires.

L’histoire des sondages au cours des dernières décennies a montré une meilleure maîtrise des échantillons. Des efforts méthodologiques importants ont été consentis par les théoriciens et les praticiens des sondages. Les sondeurs sont de plus en plus conscients que la rigueur et la mise aux normes scientifiques sont la clé du succès d’une enquête d’opinion. Toutefois, malgré tous ces efforts visant à donner des résultats exacts, plusieurs sondages d’opinion se sont lourdement trompés, notamment dans le champ politique dans un passé récent.

En France, pays d’une longue tradition sondagière, l’élection présidentielle de 2002 reste le cas d’école par excellence en matière d’erreurs dans les résultats des sondages. Lors de cette élection, les études d’opinion prédisaient la participation de Lionel Jospin au second tour face à Jacques Chirac. A la surprise générale, c’est Jean Marie Le Pen et Jacques Chirac qui se sont qualifiés au second tour.

Aux États-Unis, lors des élections présidentielles de 2016, Hilary Clinton était la grande favorite dans les sondages. Personne n’a vu venir la vague républicaine, incarnée par Donald Trump. Ce dernier est finalement élu 45e président des USA, installant un grand malaise dans le milieu des instituts de sondage.

En Angleterre, on se souvient du fameux référendum sur le Brexit du 23 juin 2016 qui a déjoué tous les pronostics. Les instituts de sondage annonçaient la victoire du « Brexit ». Finalement, le camp du “In” fut vainqueur.

Face à ces erreurs, tous les regards sont braqués sur les instituts de sondage qui n’ont pu donner des résultats exacts. De façon non surprenante, plusieurs critiques se sont exprimées sur l’exactitude douteuse de certains sondages. Les erreurs d’échantillonnage et de représentativité des échantillons sont pointées du doigt même si les sondeurs sont censés corriger les erreurs du passé en actualisant leur méthodologie. Ces exemples tirés de la pratique réelle des sondages politiques montrent à suffisance combien il est parfois difficile de mesurer l’opinion.

Le sondage d’opinion, un allié de la démocratie ?

Dans de nombreux contextes, le rôle des sondages dans la démocratie fait l’objet de nombreux débats. Depuis presque toujours, le sondage d’opinion a été un sujet à polémique et ne cesse d’alimenter les débats. Si, pour certains, le sondage d’opinion est un allié de la démocratie, pour d’autres, il peut constituer une menace sur les principes démocratiques.

De plus en plus, les citoyens expriment un besoin d’être associés aux décisions publiques. Cette forme de démocratie participative est fortement amplifiée et vivifiée par l’avènement des réseaux sociaux. Justement, un sondage d’opinion qui s’appuie sur des principes scientifiques rigoureux, dépourvu de toute manipulation, permet au citoyen de prendre part à la vie démocratique. L’originalité de l’apport des sondages réside dans la prise en compte des opinions et des attitudes sur les problèmes collectifs que rencontrent les populations [1]. Les citoyens ont leur mot à dire sur la décision politique. A travers les sondages d’opinion, les citoyens disposent

d’informations utiles et stratégiques qui leur permettent d’apprécier à tout moment les grandes questions contemporaines qui interpellent leur société. Dans bien des cas, les avis citoyens peuvent exercer des influences sur les mesures gouvernementales et les politiques publiques. De ce point de vue, le sondage d’opinion peut être perçu comme un contre-pouvoir voire un outil de veille et de contrôle de l’action gouvernementale. En plus, l’opinion publique constitue un enjeu de légitimation de l’intervention politique [2]. En règle générale, un sondage d’opinion qui obéit à la rigueur scientifique permet de renforcer la sincérité du débat public et, par ricochet, la participation à la vie démocratique.

Malgré son intérêt croissant et son apport sur l’élargissement de la démocratie, le sondage d’opinion peut représenter une menace pour la démocratie. Des expériences tirées d’autres contextes montrent qu’il existerait un effet pervers des sondages sur les pratiques démocratiques. Leur influence sur l’opinion publique est souvent perçue par les citoyens comme une représentation biaisée du débat public. Dans les pays qui disposent de lois et de règlements relatifs aux opérations de sondage d’opinion, il est observé que plusieurs sondages sont parfois associés à des manipulations de l’opinion. Cette propension manipulatrice est encore plus forte en cas d’absence d’encadrement. Plus généralement, les sondages façonnent l’opinion de nombreux citoyens [3]. Sur le plan politique, le sondage peut altérer le comportement électoral. Lorsqu’un candidat est favori dans un sondage, certains électeurs auront tendance à voter pour lui (effet bandwagon) et d’autres à voter contre (effet underdog) [4].

Sondage d’opinion au Sénégal : entre dérives et manipulations

Au Sénégal, plusieurs actions citoyennes dans le champ électoral visant à renforcer la démocratie ont été initiées au cours des dernières décennies. Grâce à une synergie entre les acteurs citoyens, les résultats des élections sont connus et diffusés quasiment en temps réel à travers plusieurs plateformes de médias. Mais cette mobilisation citoyenne croissante n’empêche pas la polémique autour des sondages qui enfle à chaque fois qu’une consultation populaire s’annonce. Face à une absence de « réglementation », sur fond de manipulations, les dérives ne manquent pas. Cela donne bien évidemment du discrédit au sondage en tant que méthode scientifique.

Si les réseaux sociaux et les médias sont considérés comme des opportunités dans la consolidation de la démocratie, leurs usages dans le champ des sondages échappent à tout contrôle au Sénégal. Les sondages d’opinion sont souvent publiés sans aucun respect des procédures légales et normes scientifiques. Il est rare que l’auteur et la méthodologie soient mentionnés de manière explicite. Autrement dit, il existe peu d’informations pour pouvoir en porter un jugement objectif et scientifique alors que les chiffres avancés occupent le centre des débats. En essayant de comparer quelques sondages d’opinion, l’on s’aperçoit que les tendances dégagées sont parfois contradictoires, voire invraisemblables. Par exemple, en octobre 2011, un sondage donnait au président sortant 53% des intentions de vote dès le premier tour tandis qu’un autre lui créditait un score de 24% [5].

Le cadre réglementaire des sondages d’opinion au Sénégal

Pour la première fois de son histoire, le Sénégal a institué, en 1986, une loi relative à la réalisation, à la publication et à la diffusion des sondages d’opinion. Le but de cette loi est de « protéger l’opinion publique sénégalaise contre toute manipulation à des fins politiques ou commerciales que pourraient susciter certains sondages ne respectant pas un minimum de règles techniques indispensables à leur fiabilité » [6]. Ainsi, elle impose aux entités désireuses de faire un sondage d’opinion d’avoir l’agrément de la commission des sondages, mais aussi une autorisation avant toute publication. Comme dispositions spéciales, le texte précise qu’en période préélectorale « la publication ou la diffusion de tout sondage d’opinion ayant un rapport direct ou indirect avec un référendum ou une élection réglementée par le code électoral est interdite à compter de la date de publication au Journal Officiel du décret portant convocation du corps électoral jusqu’à la publication définitive des résultats du scrutin » [6]. Les manquements à cette loi peuvent aboutir à des peines et amendes prévues par le Code Pénal pour diffusion de fausses nouvelles.

Toutefois, à notre connaissance, la mise en œuvre de la loi 1986 n’a jamais été effective ni opérationnelle. Plusieurs sondages d’opinion se font en toute « clandestinité », en dehors de tout cadre légal. En 2011, un décret a été mis en place pour combler ce vide juridique avec la nomination des membres de la commission nationale des sondages dans laquelle assiste, avec voix consultative, le directeur général de l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) [7]. Malgré ce décret, le constat reste le même. En effet, l’effectivité de la loi pose toujours un problème. Récemment, en mars 2020, le « visa statistique » est mis en place au Sénégal, par le biais d’un arrêté ministériel en application de l’article 11.-ter de Ia loi 2004-2 du 21 juillet 2004 portant organisation des activités statistiques modifiée et complétée par la loi no 2012-03 du 03 janvier 2012 [8]. Cette disposition supplémentaire permet de veiller au respect des normes et méthodes pour toute entité désireuse d’entreprendre une enquête statistique ayant une couverture touchant au moins une région administrative entière. Obtenir ce label signifie que l’enquête répond aux exigences scientifiques requises.

Le constat est que les lois et règlements visant à encadrer les sondages d’opinion restent difficilement applicables et semblent être en déphasage et en déconnexion avec le contexte actuel. On assiste à une attitude de contrôle citoyen de l’action publique de plus en plus grandissante favorisée par l’exposition des populations aux médias et réseaux sociaux. L’opérationnalisation du cadre existant relatif aux sondages d’opinion reste un défi auquel le Sénégal doit faire face. Dans l’Union européenne, par exemple, la majorité des pays disposent d’une législation opérationnelle sur les sondages électoraux. C’est le cas de la France avec la loi n°77-708 du 19 juillet 1977 relative à la publication et à la diffusion de certains sondages d’opinion [9]. En revanche, aux États-Unis, les sondages d’opinion sont autorisés à tout moment et sont considérés comme un facteur de liberté d’expression.

Quelques pistes de solutions pour l’encadrement effectif des sondages d’opinion au Sénégal

A la lumière des constatations et réflexions développées dans cet exposé, il est aisé de saisir les enjeux autour des sondages. Pour garantir la sincérité du débat public et pour un meilleur encadrement des sondages d’opinion, quelques pistes concrètes sont proposées pour les actions futures.

Sensibiliser les acteurs sur les procédures de dépôt d’autorisation

La mise en contexte et les mutations en cours semblent indiquer la nécessité de faciliter l’opérationnalisation du cadre réglementaire des sondages d’opinion au Sénégal. A cet effet, il serait judicieux de partager des informations complémentaires notamment sur les procédures de dépôt d’une autorisation, l’adresse physique et les contacts du secrétariat de la commission nationale des sondages. A défaut, cela peut constituer un frein pour l’émergence des sondages d’opinion en sens que les instituts de sondage sont astreints à agir et à opérer en dehors de tout cadre légal. L’autorisation de réaliser un sondage doit être accordée seulement aux entités qui respectent les conditions requises par la commission des sondages. L’obtention de l’autorisation préalable est synonyme de la validité de l’approche méthodologique. Elle facilite aussi la collecte des données sur le terrain étant donné qu’elle rassure les enquêtés et permet d’obtenir facilement leur coopération.

Faciliter l’accès aux données pour l’élaboration des cadres d’échantillonnage

S’agissant des sondages politiques, l’accessibilité à la base de sondage, c’est -à -dire à la liste exhaustive des votants effectifs, constitue un obstacle majeur. Or, son utilisation est un préalable pour le sondeur pour un meilleur cadrage de son plan d’échantillonnage. A notre connaissance, les textes parcourus n’ont pas abordé ce point qui constitue une étape majeure dans la construction des échantillons de sondage. Il semble ainsi opportun de préciser aux entités désireuses de mener des opérations de sondage, les modalités d’accès aux bases de sondage, tout en rendant obligatoire les clauses relatives à la protection des données personnelles. Sans accès à ces informations, le sondeur se rabat sans doute aux informations auxiliaires notamment celles publiées par la Direction générale des Élections (DGE) ou la Commission Électorale nationale Autonome (CENA). Cette situation peut davantage accroître les biais inhérents aux opérations de sondage notamment l’erreur d’échantillonnage.

Sensibiliser les médias sur les enjeux des sondages d’opinion

En matière de sondage d’opinion, les médias ont un rôle important à jouer notamment dans la diffusion et dans la publication des résultats. Compte tenu de ce rôle stratégique, ils doivent être outillés pour s’assurer de la qualité et de la validité des résultats. Il serait utile pour le spécialiste du média d’avoir quelques notions de base en matière de sondage (marge d’erreur, niveau de confiance, etc.) en vue d’une meilleure appréciation des résultats. Dans des pays comme la France, les termes « échantillon représentatif » et « marges d’erreur » sont inscrits dans la loi [10]. Une des manières de juger de la fiabilité d’un sondage d’opinion, c’est d’apprécier sa fiche méthodologique et les limites qui en découlent. Dans le champ politique où il existe un flot d’enquêtes de sondage avant chaque échéance électorale, le principe de prudence doit s’appliquer. Par exemple, un sondage privé dont l’instrument peut être modifié sciemment peut favoriser le commanditaire.

A l’ère du numérique, les sondages en ligne sont de plus en plus utilisés alors qu’ils ne respectent pas souvent les règles scientifiques en matière d’échantillonnage. Dans ce cas spécifique, l’échantillon reste difficilement contrôlable dans la mesure où une personne peut répondre plusieurs fois. Aussi, il est important de rappeler que faire un sondage, c’est tirer des informations sur une population et non pas sur un échantillon. Au Sénégal, comme ailleurs en Afrique, le profil d’utilisateur d’internet est différent de celui de l’électeur. Eu égard aux nombreuses manipulations statistiques et risques d’instrumentalisation dont le sondage d’opinion peut faire l’objet, il serait opportun de sensibiliser le public et les médias sur les bonnes pratiques de lecture critique des sondages.

Références bibliographiques :

  • Ferréol Gilles. Padioleau Jean-G. (dir.), L’opinion publique : examen critique, nouvelles directions. In: Revue française de sociologie, 1985, 26-3. pp. 545-546.
  • Meynaud, H. & Duclos, D. (2007). Les sondages d’opinion. Paris : La Découverte.
  • Lachapelle, G. (1995). La réglementation des sondages au Canada et l’élection de 1993. Revue québécoise de science politique, (27), 175–201. [En ligne] https://doi.org/10.7202/040373ar
  • Dahlgaard, Jens Olav, Hansen, Jonas Hedegaard, Hansen, Kasper M. and Larsen, Martin V. « How are Voters Influenced by Opinion Polls? The Effect of Polls on Voting Behavior and Party Sympathy » World [1]

Political Science, vol. 12, No. 2, 2016, pp. 283-300. [En ligne] https://doi.org/10.1515/wps-2016-0012

  • Direction des relations avec les institutions (DRI), (1986) Loi n° 1986/16 du 14 avril 1986 relative à la réalisation, la publication et à la diffusion des sondages d’opinion. [En ligne] https://.dri.gouv.sn/loi- n%C2%B0-198616-du-14-avril-1986
  • Journal Officiel (2011) Décret n° 2011-587 du 5 mai 2011 portant nomination des membres de la Commission Nationale des sondages. [En ligne] http://www.jo.gouv.sn/spip.php?article9048
  • Léo Gerville-Réache. La loi et les sondages électoraux. 49ème Journées de statistique, May 2017, Avignon, France

Auteurs :

Dr. Codé LO, Statisticien Economiste

Email : codelo22@gmail.com

Khadim BA, Ingénieur Statisticien

Email : bakhadim18@gmail.com/khadim18.ba@ucad.edu.sn