jeudi, juillet 7, 2022

Pr Felwine SARR : Economiste-iconoclaste

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Fin économiste, grand écrivain, connaisseur des sciences humaines… Felwine Sarr coche finalement toutes les cases. Eternel insatisfait, tel un philosophe en perpétuel quête de nouveaux savoirs, Felwine n’est pas un économiste comme les autres.

« Je suis arrivé à Durham en Caroline du Nord. Je rejoins l’Université de Duke où j’ai obtenu un poste de Distinguished Professor of Humanities dans le département de Romance Studies. J’y occupe la chaire Anne-Marie Bryan. C’est un département d’humanités dites writ large. J’y enseigne la philosophie Africaine contemporaine et diasporique ; au printemps. Je donne un cours intitulé, music history and politics dans lequel je me propose d’explorer les dynamiques politiques et sociales des nations africaines depuis les indépendances, à travers l’archive musicale, et un troisième cours sur le soin et la guérison dans le roman contemporain Africain ».

C’est par ces mots que Felwine Sarr décrivait et annoncé le début de son aventure hors du Sénégal. Quelques lignes, mais qui en disent assez long sur la pluridisciplinarité de cet homme qui a passé 13 années à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Titulaire d’un doctorat en économie, obtenu en 2006 à l’Université d’Orléans, cet agrégé des universités et professeur titulaire du CAMES, est spécialiste des politiques économiques, l’économie du développement, l’économétrie, l’épistémologie et l’histoire des idées religieuses. Le natif de Niodior en 1972 s’est très vite imposé comme un des meilleurs économistes de sa génération. Malgré un verbe pas très fluide, à cause du bégaiement, ses sorties et analyses sont très attendues. Une maitrise de son domaine qui lui vaudra plusieurs responsabilités et reconnaissances.

Lauréat du Prix Abdoulaye Fadiga pour la Recherche Économique en 2010, ce fils de militaire est devenu en 2011, Doyen de la Faculté d’économie et de gestion de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis et Directeur de la nouvelle Ufr des Civilisations, Religions, Art et Communication (Crac) de l’Ugb.

Pluridisciplinaire 

Doté d’une formation initiale d’économiste, Felwine ne le cache pas, il a « une inclination pluridisciplinaire » et se dit très « intéressé par les humanités ». Et son parcours est là pour le rappeler, si besoin en était. En effet, même s’il a été recruté sous sa casquette d’économiste, il élargira ses tentacules dans des domaines que rien ne semblaient rapprocher de l’économie. Par exemple, il est cofondateur du Laboratoire de recherche en économie de Saint-Louis (Lares) et du Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs / Afrique-Diasporas (Laspad) qui est un laboratoire beaucoup plus transdisciplinaire. Sur instruction du Professeur Mary Teuw Niane, alors recteur de l’Ugb, c’est lui qui met sur pied une Ufr qui allait « mettre les savoirs endogènes, les littératures africaines, les arts, les religions au cœur de la démarche pédagogique de l’équipe rectorale d’alors ». C’est également à lui que la Présidence de la République française confie, en mars 2018, la mission d’étude de la question des restitutions, temporaires ou définitives, aux pays d’origine du patrimoine africain, rapporté dans des institutions culturelles françaises pendant la période de la colonisation. Une étude qui a d’ailleurs abouti à la restitution du patrimoine historique de beaucoup de pays africains. Felwine, c’est aussi la littérature.

La saveur des derniers mètres, Habiter le monde, Essai de politique relationnelle, Des paysages et des visages, le voyage intellectuel de Felwine Sarr, Afrotopia…sont autant d’ouvrages qui portent la signature de cet homme décrit comme un éternel insatisfait. Toujours à la quête de connaissances nouvelles…Aux Etats-Unis par exemple, il envisage, en plus des enseignements, de travailler sur le programme de recherche qui repose sur « ce qu’est un savoir, les épistémologies du non-logos, les savoirs inscrits dans les textes oraux, les arts, les corps, les rites et toute la topographie du discours social », écrit-il sur sa page Facebook. Pour lui, il faut élargir la géographie des savoirs, « mais pour les sociétés africaines de réinvestir des archives cognitives et des pratiques discursives à travers lesquelles elles ont transmis et enrichi un capital culturel dans le temps. Ma conviction est que ces archives, une fois réinvesties, enrichiront notre connaissance et sont fécondes pour les temps à venir. Mon terrain de recherche de prédilection sera l’Afrique de l’Ouest ».

Mobilité plutôt que fuite des cerveaux

Hélas, après avoir servi au pays pendant plus d’une décennie, Felwine décide de rejoindre l’Université Duke aux Etats-Unis. Avec ce choix, le Sénégal ne perd-il pas là un de ses plus brillants économistes de ces dernières années ? Non, non et non…semble répondre le principal concerné. Dans une interview accordée au « Soleil », il répond en ces termes : « C’est une façon d’élargir mon champ disciplinaire. Je voulais faire une sorte de migration disciplinaire et continuer à construire une expérience à la croisée des sciences humaines et des sciences sociales. Et très peu de départements dans nos universités offrent cette pluridisciplinarité dans la réalité. Il n’y a pratiquement pas de départements d’humanités dans le sens où on peut, dans le même enseignement, croiser plusieurs disciplines. On est encore dans une ère où on cloisonne les disciplines et on a hérité de ce système de cloisonnement-là ».

Plutôt que de parler de fuite de cerveau, Felwine voit le débat autrement. Pour lui, un chercheur a besoin d’être sans cesse en quête des lieux de sa plus haute fécondité intellectuelle et artistique,  de se déplacer pour continuer à produire et à être créatif. « Après treize ans de bons et loyaux services, certains ont toujours le sentiment que c’est insuffisant, qu’on n’a jamais fini de rendre. On oublie qu’une communauté, pour qu’elle soit forte, il faut qu’elle soit composée d’individus qui poursuivent les chemins de leurs accomplissements. Et c’est important que les personnes puissent faire des choix individuels afin de réaliser pleinement leurs potentialités. Sinon, c’est l’entropie du groupe, qui est guetté par la dégénérescence de l’énergie et il faut que certains prennent des chemins de traverse, sortent, reviennent, renouvellent l’élan, prennent de la distance, du recul, cultivent un feu nouveau… », se défendait-il.

Pour lui, le terme « fuite » est inapproprié. « On peut être immobile et sédentaire et avoir le cerveau en fuite tous les jours, parce que tout simplement, on n’affronte pas sa réalité, on ne la pense pas, on ne l’envisage pas avec lucidité. La quête du savoir a toujours été liée au voyage et à la mobilité. Nos grandes figures spirituelles qu’on aime à citer en exemple sont des gens qui ont voyagé, sont allés chercher le savoir jusqu’aux confins du monde, pour rencontrer des maîtres spirituels, se former sur les chemins du voyage. Ils ont pérégriné dans plusieurs zones géographiques. On est dans un monde connecté, global et ouvert, le savoir est dématérialisé, on peut donner des cours en ligne, faire soutenir une thèse en ligne, contribuer à la constitution du savoir là où on est, à partir de plusieurs lieux. Ces lieux ne sont plus forcément physiques », a-t-il plaidé.